Shadows EP | Floating Points

Minimale bigarrée

Depuis 2008, Sam Shepherd a choisi l’alias Floating Points pour se produire en club derrière ses platines. Les “virgules flottantes” (floating points) n’évoquent pas grand chose pour qui n’est pas féru de mathématiques et d’informatique : tronquant les nombres réels dont la longueur s’étend trop, la virgule flottante joue sur un exposant pour amplifier ou restreindre la dimension de chacun de ces nombres. Les approximations ne sont pourtant pas l’apanage de Floating Points, dont la techno racée fend l’air aussi vivement que proprement. Mais le point de comparaison est peut-être là alors : dans l’espace qui lui est donné, l’Anglais procède par ondes larges, qui inondent longitudinalement l’air et amplifient progressivement la sensation d’immersion.

Les battements sourds qui résonnent dans Shadows en font effectivement un objet dense, par des textures tantôt crépitantes comme parfois en apesanteur. De lourdes basses tapissent d’un bout à l’autre l’effort du Britannique, et viennent en toile de fond de beats plus rapprochés et de thèmes à la couleur du jazz, pianotés ou soufflés. Le triptyque que forment les trois premiers morceaux est réservé, introverti. Les battements ne s’émancipent pas et oscillent au gré des nappes synthétisées sur Myrtle Avenue. Alors, Realise, le second morceau, n’est surtout là que pour graisser la rampe de lancement. L’émergence des basses accompagne celle de beats énervés vers Obfuse, édifice de bass music, et ronge au fur et à mesure la quiétude des premiers instants. Et bien que les ondes diffusées par Shadows soient amples et froides, elles portent en elles le germe d’un son plus rond, plus dansant. ARP3 se joue de tech-house pour étirer sur neuf minutes un beat effrontément déhanchant. Il ne suffit plus que du tempo flottant et débauché de Sais pour achever cette sensation caverneuse et transpirante. Alors, si Floating Points frise parfois la redite sur seulement cinq morceaux, il parvient surtout au prix d’une production ultra-appliquée à marier les codes de la house par ses rondeurs, du UK Garage et son rythme boxé, et de la chaleur du jazz. Comme l’inspire la vidéo de Sais, Shadows est une parade faite de couleurs et d’éléments abstraits, imperceptible mais terriblement corporelle à qui voudra bien lui prêter toute son attention.

Ainsi, ce n’est toujours pas sur long format que le deejay britannique fait ses preuves, mais, maintenant finie sa thèse de neuroscience, et après une nuée de maxi et d’EP, celui-ci ouvre larges les perspectives et espoirs que l’on est en droit de placer en lui. Lui qui a déjà collaboré cette année avec Fatima sur Follow You, où il battait le rythme et soutenait la voix délicieusement soul de la Suédoise (eh si), il montre une fois encore le pouvoir de syncrétisme musical qu’abritent ses compositions. Shadows est d’une sobriété millimétrée, mais ne s’enferme jamais dans un genre. C’est un minéral finement ciselé, dont les reflets qui y brillent forment un spectre sonore irisé.

  1. Myrtle Avenue
  2. Realise
  3. Obfuse
  4. ARP3
  5. Sais

Shadows EP, sur Eglo Records (en écoute intégrale)

Sortie le 21 novembre 2011

Thomas

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